Brexit : Aspects linguistiques

Lors de la crise grecque, quand d’aucuns évoquèrent la possibilité du Grexit, nul ne s’émut du fait qu’il s’agit d’un mot anglais (certes d’origines grecque et latine, mais anglais quand même). Pourtant, c’était un signe avant-coureur et il eut fallu que nous nous émûmes davantage et que nous nous méfiassions un peu plus des Anglais.

Tout comme Grexit, le mot Brexit est un mot-valise, constitué de exit (qui signifie on se casse, on sait pas trop comment et, petit détail, on a oublié d’envisager les conséquences) et de Brrr (il fait froid). Qui a inventé le concept du « mot-valise » ? Un Anglais, oui. Pas n’importe lequel, Lewis Carroll, l’auteur de Alice au Pays des Merveilles. Il a appelé cela a portmanteau word. Mais portmanteau est un faux-ami, vous n’allez pas croire qu’un Anglais allait respectueusement emprunter un mot à la langue de Molière comme ça, sans en détourner le sens. En anglais, portmanteau désigne une malle à deux compartiments, l’un pour suspendre les vêtements et l’autre pour les tenir pliés dans des tiroirs. Le genre de malle qu’on met debout dans sa cabine de 1ère classe quand on traverse l’Europe en train et dont un sort un smoking et une robe de soirée impeccables pour aller dîner au wagon-restaurant, où Sean Connery et une James Bond girl boivent du champagne avant que n’éclate une fusillade, détruisant tous les verres en cristal et laissant un des hommes de main du méchant allongé dans une mare de sang – vous voyez le genre de malle ?

Se faire la malle sur le Titanic en toute élégance

En français on dit mot-valise, on est moins snob. Si vous croyez que snob est un mot d’origine anglaise, vous avez raison, mais si vous pensez que c’est un mot-valise, je vous demande de vous arrêter, comme dirait Edouard Balladur, car l’étymologie du mot snob est controversée.

Depuis Alice, les mots-valises sont devenus légion, en anglais comme en français : papamobile, alicament, bidonville, burkini, courriel (un jour une dame chargée de mon dossier administratif me réclame un document. Je lui demande : “Je vous l’envoie par courriel ? ” Elle me répond : “Non, envoyez-le moi par mail, ça ira plus vite”). Mais je m’égare. I égare myself. Il y a aussi brunch (qui vient de breakfast et lunch), restoroute, fanzine, divulgâcher (bien plus chouette que spoiler, divulgâcher, non ?), bobo (bourgeois bohême), pourriel – le cousin germain de courriel qui est quand même bien plus évocateur que spam – ou, dans le domaine géographique, Tanzanie (résultat de la fusion en 1964 du Tanganyika et de l’état de Zanzibar), Eurasie, Benelux, Bollywood, ou, donc, bien sûr, Brexit.

Donc, chronologiquement, les Anglais inventent le concept du mot-valise, lui donnent un nom qu’ils piquent au français en le dévoyant (non sans perfidie), puis ils créent un mot-valise à titre expérimental sur les Grecs et, comme ils voient que ça ne marche pas, ils le mettent en application sur eux-mêmes !

Il n’échappe à la sagacité de personne que le néologisme Brexit désignant ce phénomène de séparation et de désolidarisation est formé grâce à la fusion, au mariage de deux mots qui n’en font qu’un, preuve supplémentaire, s’il en était encore besoin, que les Anglais ont vraiment l’esprit de contradiction.

Tout ça, c’est la faute à Lewis Carroll. Et souvenons-nous que quand Alice quitte le Pays des Merveilles… elle se retrouve De l’Autre Côté du Miroir.

X.C.