Petit précis d’Étymologie : Ô mon bateau !

Pour ceux qui ont toujours dévoré la rubrique sur l’origine des mots dans le journal gratuit 20 minutes, voici notre invitation estivale : Naviguons ensemble sur la langue française en quête des expressions maritimes plus ou moins connues avec cet horoscope de l’été dédié aux Poissons… Que vous soyez petit mousse ou capitaine d’industrie, voilà de quoi sortir d’une galère oratoire en surfant le champ lexical marin ou pavoiser dans un débat contre un adversaire mal barré.

(Sur une idée de Marco Dessardo)

Travail : sachez mener votre barque

Quoi de plus facile que d’être à la barre de sa petite entreprise lorsque le marché a le vent en poupe et que l’activité bat son plein. Éviter les écueils s’avère en effet aisé avec une équipe au taquet, des produits en vogue, des services dans le vent et des clients du même bord – facile de trouver une planche de salut pour arriver à bon port contre vents et marées. Le risque alors est de sentir seul maître à bord et de se voir en figure de proue à force d’avoir du vent dans les voiles… jusqu’à ce que survienne la première avarie.

Car il suffit d’un contrat sabordé, d’une affaire torpillée, d’un piratage en règle qui coule toute l’informatique pour écoper d’une mauvaise passe. C’est là que l’on tire la sirène d’alarme et que l’on sonne le branle bas de combat.

Mais on n’est pas non plus à l’abri du calme plat, voire de la pétole : avec un  marché dans le creux de la vague et des commandes en berne, ne pas couler son entreprise ou toucher le fond requière de savoir gouverner. Plutôt que d’être déboussolé, de céder aux coups de barre et de naviguer à vue en période de galère,  il faut tenir la corde, savoir ramer sur un océan de misère et de peine avant de profiter d’une lame de fond opportune.

Une fois sortis de cette mauvaise passe et remis à flot, s’arrimer à ses idées sans divaguer, ne pas se laisser mener en bateau ni faire machine arrière, mais toujours veiller au grain (disons-le, faire gaffe), et plutôt que de prendre le large au premier écueil ou de jeter par dessus bord un projet qui prend l’eau, réparer avec les moyens du bord puis louvoyer et enfin larguer les amarres pour mettre le cap vers des latitudes plus clémentes.

Cœur : comment aborder la naïade ?

Même si rien ne semble pointer à l’horizon, inutile de sombrer dans les bas-fonds de la drague. Ne cédez pas aux sirènes des techniques de vieux loups de mer (d’abord l’accoster, ensuite la faire se gondoler en prenant une biture avant de mettre les voiles et la faire mariner sans l’appeler pendant quelques jours) ont fait leur temps – ce n’est pas en  trois coups de cuiller à pot qu’on jette l’ancre dans une relation au long cours. Cela peut marcher si le but est d’avoir une femme dans chaque port, mais nous le déconseillons fortement si vous ne voulez pas vous faire larguer et, au bout du voyage, vous retrouver en rade. Un coup d’épée dans l’eau, en somme.

Non, pour mettre le grappin sur celle dont la démarche chaloupée vous aura fait chavirer, faites-le point et assurez-vous déjà que le courant passe, histoire de ne pas vous embarquer dans une histoire sans lendemain. Pour bien démarrer, restez dans les parages, ne faites pas trop de vagues mais gardez le cap. En cas de passage houleux ou de vagues à l’âme, ne chargez pas la barque mais sachez plutôt lâcher du lest et réduisez la voilure. Louvoyez, surnagez en gardant la tête hors de l’eau et enquillez en lui faisant porter des fleurs ou quelque cadeau d’un beau gabarit, histoire de vous faire repêcher. L’hygiène est évidemment indispensable : il va falloir briquer, moussaillon pour ne pas vous affaler et tout faire capoter. Ensuite, toutes voiles dehors et vogue la galère ! En sachant jouer les grands timoniers, c’est le passeport assuré pour le mariage : vous vous retrouverez bientôt en costume bleu-marine dans la nef de l’église locale. Ceci dit, si le mariage religieux vous semble un tantinet bateau, pourquoi ne pas opter pour le PACS  sous les ors d’un beau bâtiment de la République ? Et si vous n’avez qu’une vague idée pour le voyage de noce, laissez-nous vous conseiller la croisière.

Enfin, si malgré tous ces conseils, vous restez à quai et que vous vous sentez partir à la dérive, souvenez-vous que vous pouvez doubler vos chances en virant de bord : marcher à voile et à vapeur, voilà de quoi s’ouvrir de nouveaux horizons. Là, c’est le raz de marée assuré !

©Marco Dessardo

Quelques précisions étymologiques :

S’affaler :  de la marine hollandaise où “af halen” signifie faire descendre un cordage

Avarie : à l’origine le dommage survenu à un navire ou aux marchandises qu’il transporte

Battre son plein : plein est la mer étale à marée haute ou le bon plein à la voile

Biture :  chaîne qu’on laisse filer avec l’ancre 

Branle bas de combat : le branle est le hamac du marin qu’il faut replier lors des combats

Briquer : vient de l’époque où les ponts étaient passés à l’eau et frottés avec une brique pour nettoyer le dépôt gras

Capot : à l’origine, une couverture d’écoutille

Croisière : à l’origine l’endroit où se croisent les bateaux

Démarrer : se “désamarrer”.

Gabarit : terme de marine, provençal, modèle de bateau à construire, gabarre

Gouverner : du latin gubernare : diriger un navire qui a donné gouvernail – emprunt technique au langage nautique grec kubernân, kubernêtikê

Lâcher du lest : le lest est au départ une mesure de hareng dans le nord, attesté à St-Omer, et ensuite le poids dont on charge le navire pour en assurer la stabilité

Mauvaise passe : la passe est le tour que fait un cordage dans une poulie

Mettre le grappin sur quelqu’un : le grappin est une petite ancre avant de devenir  crochet d’abordage

Nef d’église : du latin navis, navire

Opportun : du latin opportunus pour un vent qui pousse vers le port

Parage : étendue de mer qui borde les côtes

Pavoiser : orner un bateau de pavois, de drapeaux, mais au départ c’est garnir le bord supérieur d’un bateau d’excellents boucliers fabriqués à pavie

Porter : du latin portare, amener au port

Trois coups de cuiller à pot : viendrait de la marine à voile, la cuiller étant un sabre d’abordage court et recourbé

 

Il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter bon vent !