Reconnaître les limites salutaires de la traduction et de l’interprétation

La langue est comme l’air : omniprésente au point qu’on a tendance à l’oublier
et vulnérable aux assauts des humains.

Qu’il s’agisse de traduction (à l’écrit) ou d’interprétation (à l’oral), la transposition d’un contenu dans une autre langue revêt un caractère si banal qu’on ne saurait imaginer le monde sans elle. Néanmoins, si la traduction et l’interprétation nous permettent depuis toujours de franchir les frontières et d’accéder à l’autre lorsqu’il est étranger, cette transposition n’est pas toujours parfaite. En effet, sa qualité tend bien sûr vers l’exhaustivité et la fidélité sans faille, mais elle se heurte à plusieurs asymptotes. Cette analyse rapide propose deux exemples de situations où la traduction pèche par excès d’ambition ou d’orgueil.

  • La détemporalisation

Shakespeare semble plus moderne pour les étrangers, notamment les Français, que pour les Britanniques car la traduction de son œuvre a évolué au fil du temps. Cette approche diachronique d’un œuvre est telle que Shakespeare semble plus moderne que Corneille, par exemple. Le rôle de la traduction est-il de permettre aux œuvres de résister à l’épreuve du temps ?

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Rodrigue, as-tu du cœur ? – Ça dépend. Genre, Hamlet, son daron, il lui a offert une PS4, par exemple.
  • La décontextualisation, ou les dangers du doublage

Dans son sketch « Rambo », Albert Dupontel incarne un personnage fruste qui raconte le célèbre film sans pouvoir prendre le recul interculturel nécessaire : « Avec la musique et tout, ah putain, j’étais émouvé. Il récupère ses potes, il les fout dans un hélicoptère russe, il a même pas le permis, il s’en fout Stallone ! Il les ramène chez nous… à Washington ! ».

Le problème existe, mais la solution aussi. En lieu et place du doublage, le sous-titrage constitue un outil permettant de contribuer à débanaliser la violence que l’on trouve en abondance dans certains films ou séries, notamment américains. Donner à voir de façon répétée à la télévision ou au cinéma des personnages qu’on entendrait parler américain, et non français, lorsqu’ils brandissent une arme à feu serait un progrès car cela briserait l’excès de fascination ou d’acceptation envers certaines valeurs américaines, ou à tout le moins la banalisation de celles-ci, et ferait comprendre que le port d’armes, (mais aussi la religion et la peine de mort), ne sont pas des éléments constitutifs de la société française. (Avantages corollaires : le sous-titrage donne à lire un français bien écrit, coûte moins cher que le doublage et permet d’améliorer la compréhension orale de l’anglais).

Peut-être faut-il accepter que le traducteur est bel et bien un traître (traduttore traditore) et se rendre compte que la traduction et l’interprétation consistent à réduire l’écart entre les langues sans chercher à l’éliminer.

Au-delà même de l’humour, la véritable limite de la traduction, c’est la poésie. Le rythme, la scansion, l’euphonie, la musicalité, l’imagerie sont propres à chaque langue et ne supportent pas le voyage interculturel. Mais la poésie vit-elle seule, de manière isolée ? Ne la trouve-t-on pas sous différents visages et dans des proportions variables, voire par fragments, dans tous les propos écrits ou oraux ? Quel que soit le domaine d’expression, la langue n’est-elle pas, peu ou prou, de la poésie ? Le pouvoir évocateur de la langue fait écho à l’idée de Roland Barthes selon qui « le texte est un tissu de citations, issues de mille foyers de la culture[1] ». Dans ces conditions, ne convient-il pas d’accepter que la traduction et l’interprétation constituent des révélateurs de différences plutôt que des moyens visant à gommer celles-ci ?

Exemple de trahison par les sous-titres, tiré d'Arthur Rambo VI : La revanche du dormeur du Val.
Concilier culture locale et poésie par le sous-titre : Arthur Rambo VI – La revanche du dormeur du val

Le nombre de langues pratiquées sur terre est en diminution. Pour autant que l’on sache, les dinosaures et autres dodos n’ont pas laissé de traces de la leur, celle des ours polaires et de bien d’autres animaux est en péril et les humains n’en ont plus qu’environ 5000 à 7000, selon les critères que l’on emploie pour les dénombrer. De même qu’il faut préserver la biodiversité, il faut lutter contre l’aplanissement des langues par le tout-anglais et se convaincre que l’écart entre les langues qui résiste à la traduction et à l’interprétation est source d’enrichissement, de voyage, d’intérêt pour l’autre. C’est, en quelque sorte, le sel de l’humanité.

On ne saurait se passer de traduction et d’interprétation pour appréhender le monde, mais ignorer les limites inhérentes à leur exercice reviendrait à favoriser l’uniformisation des cultures et de la pensée.

 

X. Combe

 


[1] Roland Barthes, « La mort de l’auteur » in Le bruissement de la langue