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L’anguille et la poissonnière

Les fêtes de fin d’année sont propices à l’hibernation casanière, ne serait-ce que pour se ressourcer après des réveillons éprouvants (famille, je vous aime). Et en ces temps de services dématérialisés, quel meilleur remède au spleen post-moderne que les marathons Netflix ? Mon foyer ne fait pas exception : une grande partie de mon repos hivernal aura eu pour fond sonore, à mon corps plus ou moins défendant, l’intégrale de The Good Wife, à laquelle me conviait plus que de raison une compagne rompue à l’exercice – il s’agissait de sa troisième traversée des 7 saisons en solitaire.

Lors de cette épopée télévisuelle, mon attention s’est particulièrement portée sur le plus grand traumatisme de la série : la mort tragique de l’avocat Will Gardner, déclinée sur deux épisodes marquants : Dramatics your Honor et the Last Call – c’est d’ailleurs ce dernier qu’avait choisi Julianna Margulies pour illustrer sa carrière lors de son passage au Festival Séries Mania, où Xavier avait eu la chance de l’interpréter pour Pourparlers.

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On fait quand même un métier pénible.

Si je me souvenais parfaitement du destin tragique de Will Gardner, les circonstances exactes de son décès m’avaient échappées. Pour rappel : son jeune client accusé de meurtre subit lors de sa détention provisoire des violences physiques qui l’enfoncent dans une détresse psychique insupportable. Lors du procès où son sort se joue, l’angoisse cède la place à la folie lorsqu’il voit son avocat, la partie civile et le juge rire de bon cœur lors d’un aparté : il se jette sur l’arme d’un garde et tire sur l’assistance avant de se donner la mort, emportant avec lui le personnage masculin le plus important de la série. La raison de la mort de Will Gardner m’a instantanément saisi en découvrant la scène : cette nonchalance arrogante et détendue contrastant de manière insupportable avec la détresse de son client. Ce qui l’aura tué, c’est d’avoir oublié que sa routine revêtait aux yeux de son client un caractère exceptionnel, hors de son contrôle et donc terriblement angoissant.

L’épisode m’a rappelé une anecdote entendue il y a des années – toujours à la télévision : un homme se promenant sur un marché s’arrête devant l’étal d’un poissonnier. Là, une femme écorche sans état d’âme des anguilles encore frétillantes.

« Mais ça ne leur fait pas mal ?, s’enquiert-il
– Pensez-vous, répond la poissonnière. Elles ont l’habitude ! ».

Si le complexe de l’imposteur est endémique chez les jeunes professionnels, il me semble qu’à l’inverse le syndrome de la poissonnière touche trop souvent les plus expérimentés. Nous y avons d’ailleurs tous été confrontés dans notre vie privée.

C’est ce chirurgien dentiste qui vous assure que vous n’avez pas mal tandis qu’il vous lacère le palais avec une seringue sans vous expliquer la procédure qu’il mène sur votre bouche paralysée.

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Ve me fens fufer en fonfianfe.

Ce mécanicien qui vous change des pièces dont vous n’aviez jamais entendu parler à prix d’or parce « qu’il fallait bien le faire ».
Ce banquier qui omet de vous parler des assurances et des délais pour monter votre crédit, auquel s’ajoutent d’ailleurs d’énigmatiques « frais de dossier » sur lesquels il s’attarde encore moins.

On pourrait décliner le syndrome à toutes les sauces, expliquant au passage certaines violences policières, gynécologiques ou obstétriques, ainsi que des situations de stress en entreprise lorsque sont confiés des objectifs abscons à des employés sans formation.

Ce syndrome, à chaque fois, se caractérise par un individu en situation de routine qui oublie que de lui dépend un individu en situation exceptionnelle – dont l’angoisse est proportionnelle à la dépendance. Sans relation de confiance préalable, la situation peut vite dégénérer en conflit au moindre malentendu : le premier reproche alors au second de faire obstruction, le second au premier d’avoir des exigences déraisonnables, voire irrespectueuses.

Évidemment, le syndrome touche aussi les interprètes – d’autant qu’ils sont souvent amenés à exercer lors d’événements sensibles, déjà éprouvants pour les nerfs de leurs organisateurs (sommets gouvernementaux, festivals, conseils d’administration ou réunions de hauts dirigeants). Si ces événements sont facteurs de stress pour le jeune interprète, ils deviennent en quelques années son environnement naturel, au point de l’immuniser aux enjeux des missions ou au prestige de ses interlocuteurs. Il lui est alors facile d’oublier que ce qui lui semble évident (documentation, repas, hébergement, connexion internet, cabine ou travail en binôme) est complètement nouveau et source d’angoisse pour l’organisateur sans expérience.

Le flegme de l’interprète gobant un canapé dans un salon du Sénat lorsqu’il explique au chargé de communication novice affolé qu’il ne couvrira pas le dîner du Chef d’Etat Major de Palombie au dîner officiel parce que ça n’était pas au contrat peuvent encore gravement envenimer la situation.

Rassurez-vous, nous ne sommes pas tous aussi charmants.

Il en va donc de l’interprétation comme de toute autre activité professionnelle : la phase pédagogique est essentielle, peut-être plus encore du fait que le métier est méconnu. La confiance se construit réponse après réponse, elle se cimente par l’écoute et la transparence. Il faut, il est vrai, une certaine patience pour entendre mille fois la  même question posée, mais il est crucial de se souvenir que c’est la première fois que votre interlocuteur entend la  réponse. Votre habitude n’est pas la sienne. D’ailleurs, lorsque l’on aime son métier passionnément, on en parle toujours avec le même plaisir (et trop, diront les proches).

C’est cette attitude de transparence en amont qui permet au patient de se préparer à une opération potentiellement douloureuse, à l’automobiliste de comprendre ce qu’est un joint de culasse (puis de me l’expliquer, si possible). La même touche de communication et de diplomatie épargnera à l’Amiral Palombien le spectacle navrant d’un jeune communiquant étranglant un interprète sous les ors de la République, entre les coupes de champagne et le buffet à mini croquemonsieurs.

Pour le professionnel, quel qu’il soit, cette phase de communication préalable doit donc être comprise comme faisant partie intégrante de son activité, aussi chronophage soit-elle. Anticiper les incompréhensions les plus courantes, s’assurer que l’organisateur comprend parfaitement le périmètre de la prestation et ses mécanismes. Répéter, encore et toujours ce qui pour nous constitue des évidences, mais qui pour d’autres sont souvent inattendues.

Dès lors, quoi de mieux pour l’organisateur que d’éviter les intermédiaires et de construire cette confiance  directement avec les professionnels qui seront physiquement à ses côtés le Jour J ?

C’est que nous ne voudrions pas finir comme Will Gardner.
Et que vous ne voudriez certainement pas finir comme une anguille.