Petit précis d’étymologie : le marcel

Après notre périple zoo-terminologique sur les traces du cochon d’Inde, nous nous penchons aujourd’hui sur une pièce basique de nos placards, gage de virilité cinématographique, et dont le nom, en anglais et en français, promet aussi un joli voyage.

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Avant de faire de Marlon Brando une star dans Un Tramway nommé Désir, c’est au milieu du 19ème siècle que naît un maillot sans manche en laine destiné aux manutentionnaires des Halles de Paris : le tricot de corps (l’appellation subsiste encore, même si le coton a depuis longtemps remplacé la laine).
Il avait notamment l’avantage de libérer les mouvements des ouvriers qui déchargeaient les péniches et transportaient les marchandises tout en les gardant au chaud – c’est ainsi que, par métonymie, ce maillot en est venu à emprunter le nom des débardeurs qui s’en vêtaient.
Ceci dit, dans les foyers français, le débardeur porte avant tout un prénom : tout le monde l’appelle marcel.

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Raimu et son petit marcel pour le grand Marcel

Ce prénom, il le doit aux établissements Marcel, installés dans la région roannaise, qui développent au début du 20ème siècle leur propre débardeur et lui donnent leur nom. Cet incontournable de la garde-robe ne cesse d’évoluer : modifié, passant de la laine au coton, du tissu le plus resserré à la résille, accompagnant les poilus jusque dans les tranchées, le marcel traverse un siècle de services rendus au fond des tiroirs et valises françaises avant d’entrer officiellement dans le dictionnaire au cours des années 80.

Pendant ce temps là, aux États-Unis d’Amérique, le sleeveless T-shirt [maillot sans manche] s’est lui aussi trouvé un nom que l’on croise parfois dans les boutiques de l’Hexagone en mal de traduction : le tank top. Ayant à l’esprit le passé militaire du marcel pendant la Grande Guerre, la tête pleine d’images d’un Vietnam hollywoodien, on aurait tôt fait de lui attribuer une origine liée au char d’assaut.*

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Tank girl dans son tank top sur le top de son tank

C’est pourtant de la natation qu’il tire son nom : le mot entre dans le dictionnaire dans les années 60 en référence aux tank suits, tenues de bain utilisées depuis les années 20 par les nageurs, à la mer comme à la piscine… et qu’est-ce qu’une piscine si ce n’est un réservoir d’eau où l’on nage – a swimming tank ? Le tank top, c’est donc, littéralement, un « haut pour la piscine ».

Sexy, mais dans un autre genre

Le débardeur porte un nom familier bien plus sinistre aux États-Unis, généralisé depuis les années 90 : Wife beater [homme qui bat son épouse]. Selon certains linguistes, il pourrait s’agir d’une évolution d’un terme médiéval : sur le champ de bataille, un chevalier tombé au sol pouvait se défaire de son armure pour continuer à se battre tandis que le gros de la troupe continuait d’avancer sans lui. Ce waif beater [combattant abandonné] devait donc se frayer un chemin à coups d’épée, avec pour seule protection le vêtement qu’il portait sous l’armure : sa cote de maille. Tout comme pour le débardeur, le nom se serait transmis du porteur au sous-vêtement.

Une autre théorie fixe l’apparition de cette expression au milieu du 20ème siècle, avec la couverture médiatique du cas de James Hartford Jr, coupable d’avoir battu sa femme à mort. Sa photo, sur laquelle il porte un débardeur blanc taché et sous-titrée The Wife Beater, a fait la Une de la presse nationale pendant des mois jusqu’à ce que, dans l’esprit du public, viennent à se mélanger la brute et sa tenue – la métonymie frappe encore.

Il existe une troisième théorie, attribuant l’expression à l’univers carcéral, selon laquelle les détenus déchiraient les manches des condamnés pour violences contre les femmes. Ainsi démarqués, ils étaient plus faciles à humilier et punir, le crime étant particulièrement honni en prison.**

Quelle que soit votre origine favorite, nous vous déconseillons l’emploi de ce terme aussi familier que décrié (à raison) pour lui préférer celui, plus amusant et tout aussi récent, de muscle top. Sur cette dernière dénomination, dont l’idée est d’ailleurs reprise par certains locuteurs argentins avec musculosa, plutôt qu’une explication, nous nous contenterons d’une photo. Elle parle d’elle-même.

C’est cadeau.

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Raimu, en version américaine, c’est bien aussi.

*Le nom tank appliqué au char d’assaut a d’ailleurs la même racine. William Tritton, président de l’entreprise de machinerie agricole chargé de son développement dans le plus grand secret en août 1915, indiquait que les premiers prototypes de chars étaient officiellement présentés comme des transporteurs d’eau dédiés au Front en Mésopotamie. Les employés et la documentation de l’atelier s’y référaient donc sous le nom de water tanks (réservoir d’eau), ou tanks, pour faire court.

**La prison et les interrogatoires de police sont aussi à l’origine d’une autre mode vestimentaire, celle du pantalon tombant au-dessous des sous-vêtements. Aux États-Unis, afin d’éviter que les détenus se pendent, on leur confisque lacets et ceinture, ce qui a pour effet de laisser le suspect ou condamné avec le pantalon tombant. Se promener avec le caleçon visible, c’est donc montrer que l’on est passé par la case détention,  pedigree du parfait dur-à-cuire.